Rudi Jacques - Facteur d'Orgues

Ancienne Ecole de Maurenne, 29 - 5540 B - Hastière-Lavaux  

Tél. & Fax : 00 32 (0) 82 64 44 75

 

 

 

 

CONSTRUCTION D'UN ORGUE

STYLE 17° siècle

 

 

 

 

 

 

COMPOSITION DE L'ORGUE

 

Principal bas./disc. 8'

Gedackt bas./disc. 8'

Prestant 4'

Roerfluijt 4'

Nazard bas./disc. 2' 2/3

Octaav 2'

Sexquialtera bas./disc. II

Mixtuur III

Tremblant dans le vent, 

Cimbelstern et Vogel

 

 


 

 

 

Arnaud Van de Cauter... Commanditaire.

 

 

"L'aspiration évidente et naturelle de tout musicien est 

d'employer le meilleur instrument possible"

Nikolaus Harnoncourt - 1984

 

 

De toutes dimensions, de toutes sortes et de tous pays, l'orgue se confond  avec la  grande famille humaine dont il est issu.  Sa touche commune (III° siècle av. JC - Alexandrie d'Egypte) a donné vie à une multitude d'espèces qui ont évoluées au cours des siècles, des révolutions et des grands courants esthétiques du monde.

 

Le souffle, les relais mécaniques, les nombreux tuyaux rassemblés dans un corps protecteur, autant d'éléments qui contribuent à l'expression musicale dans la diversité des sensibilités et des conceptions esthétiques.  Souvent antagonistes dans leurs personnalités respectives, les orgues ont l'art de dérouter, de surprendre, de conduire vers l'inattendu.  C'est bien là la richesse, la splendeur de cet instrument multiforme.

 

A l'heure où, plus que jamais, la Culture est sacrifiée sur les autels de la Rentabilité et de la Compétitivité, la construction de ce nouvel orgue style XVII° siècle renoue avec une tradition qui met le patrimoine culturel au rang des éléments moteurs de l'épanouissement humain.

 

Un petit miracle, qui n'aurait pas été possible sans le soutien de tous ceux qui ont aidé, de près ou de loin, à la réalisation de ce projet un peu fou, il est vrai !

 

Je remercie Rudi et son équipe pour la qualité de leur travail, qui apparaît comme l'expression de tout leur art et de tout leur coeur.  Enfin, je veux mentionner l'accueil chaleureux du Père Mathieu Peters, curé de l'église Notre-Dame de la Chapelle et celui de Monsieur l'Abbé Jean-Luc Blanpain qui nous ont offert, pour nos premiers concerts, un cadre architectural somptueux bénéficiant d'une acoustique exceptionnelle.

 

Merci à Cécile, pour son soutien de tous les jours dans cette folle aventure.

 

 


 

 

 

Rudi... Facteur d'Orgues...

 

 

Il y a quelques années, lorsque Arnaud Van de Cauter est venu me faire part de son désir d'acquérir un orgue, je me souviens lui avoir dis : "Dis-moi ce que tu joues, je te dirai ce que je te construirai...".

En entendant les noms de Sweelinck, Van Noordt, Cornet, me revint en mémoire le souvenir d'un long périple aux Pays-Bas en compagnie de mon professeur, Bernard Lagacé.  J'ai eu la chance de toucher des instruments prestigieux (Amsterdam, Haarlem, Alkamaar, Oosthuizen, Enkhuizen, ...).  Je gardais une vive émotion d'une exposition de gravures de dessins de Pieter Saenredam (1597-1665), véritable amoureux des buffets d'orgues, remarquables par leur poésie silencieuse, leur simplicité et leur transparence.

 

C'est au retour d'un voyage d'études des orgues de la Frise, dans la région de Gronigen, que j'ai conçu le présent projet, comme une réponse aux intuitions d'Arnaud Van de Cauter.

 

CONDITIONS HISTORIQUES :

 

Les Pays-Bas des années 60 ne formaient ni politiquement ni confessionnellement une unité.  Les provinces du Nord s'étaient fédérées en Union dès 1578 et doctrine calviniste déformée avait été instituée religion d'état.  Les régions du Sud, correspondant à l'actuelle Belgique, demeurèrent sous domination espagnole et conservèrent l'ancienne confession.  Dans le Nord, le calvinisme s'efforce , non sans résistance, de supprimer le jeu de l'orgue pendant le service religieux.  Les organistes deviennent employés de la municipalité et l'orgue n'est plus toléré durant l'office divin qu'à titre d'encadrement du cérémonial.  Il en résulte une véritable tradition du concert d'orgue.  Les Frandres se caractérisent par un humanisme et une ouverture du monde  privilégiant les échanges artistiques et culturels, notamment en matière de peinture et de musique.

L'Italie fournit de vigoureuses impulsions, ce qui s'explique par le cosmopolitisme intellectuel, culturel et économique de ses villes souveraines mais aussi par le nombre impressionnant de musiciens dans les cours étrangères.  Les virginalistes anglais, les Allemands, les Espagnols et les Français complètent ce bouillon de culture en éditant, grâce aux progrès rapides effectués par l'imprimerie, des musiques nouvelles venues d'ailleurs.

 

En matière de facture d'orgues, les "Flamands" ont exporté leur art partout en Europe, en France, au Portugal, en Espagne, en Italie.  Qu'ont-ils ramené de ces contrées chaudes et ensoleillées ?

Tout au long d'un travail de recherche, d'investigation et de création, j'ai voulu, non pas me centrer sur une facture locale (les orgues étant là-bas tous si différents qu'on ne peut leur mettre des étiquettes) ou copier un orgue particulier, mais au contraire me mettre dans la peau d'un artisan du Nord qui, dans sa quête du beau et de l'authentique, est ouvert aux différentes cultures et sources d'inspiration, se laissant guider par une sorte de grand courant "européen" qui partirait de la Frise orientale avec les orgues de Schnitger et de De Maere, sur les routes de Bretagne avec ses instruments des Anglais Dallam, en passant par les instruments construits par les élèves de Schnitger au Portugal ou sur les traces de Willem Hermans en Italie.

 


 

 

ETUDE & REALISATION

 

 

Les lignes générales de l'instrument étant ébauchées, une particularité allait guider la réalisation : la "transportabilité".  Le souhait d'Arnaud Van de Cauter de porter la musique d'orgue là où il n'y en a pas rejoignait ce qui a toujours été au centre de mes préoccupations.

 

A l'instar des orgues italiens transportables en deux parties (soufflerie + partie instrumentale), j'ai conçu un instrument en trois grosses parties qui s'empilent les unes sur les autres sans démontage de mécanique ni tuyauterie.  Certes un véritable casse-tête chinois pour les plans et la réalisation, mais d'une facilité enfantine pour le démontage et le remontage.

 

Le socle : contient la soufflerie et la mécanique de pédale.

La partie centrale : contient les mécaniques des notes et des registres.

La partie supérieure : contient la partie instrumentale (les tuyaux) portée par le sommier.

 

Pour la facilité de l'opération, j'ai conçu un palan (lui-même démontable) qui soulève les différentes parties et les dépose dans des caisses sur roulettes.

 

L'orgue est ainsi démonté ou remonté en une heure sans effort de manutention.

 

 

 

?...

Système de levage sans effort...

 

 

 

LA CONCEPTION :

 

A l'aide de l'étude des orgues des années 1600/1630, nous avons établi l'instrument sur le Principal 8' fondamental comme base du plenum.  Celui-ci  se veut être une pyramide sonore bien charpentée.  le Bourdon, la Flûte et le Nazard apportent beaucoup de clarté, à l'instar des flûtes baroques.

L'octave courte était de rigueur.  Nous lui avons ajouté Fis et Gis, importants pour cette période de transition.

 

Le tempérament mésotonique à huit tierces justes était indispensable pour restituer avec plus de certitude la littérature d'autrefois.

 

Diapason : a = 465 Hertz (12°)

 

Etendue des claviers : C-D - c'' : 47 touches avec octave courte brisée.

 

Pédalier accroché : C-D - d' : 25 touches.

 

 

 

 

 

 

LE BUFFET :

 

L'allure générale de l'instrument a été fortement influencée par deux instruments : l'orgue de Westerhusen (D) pour la partie supérieure et celui de Midwolde (NL) pour le soubassement.  J'ai été également particulièrement sensible au mobilier des églises et musées que nous avons visité ainsi qu'aux exemples donnés par Vredeman de Vries publiés en 1630.

 

Le meuble construit en beau chêne est raboté à main.  Le fond de l'instrument est en sapin à la manière d'une table d'harmonie de clavecin.

 

 

 

 

Tous les assemblages sont à tenons et mortaises, chevillés à tire ou à queues d'arondes.

En façade sont postés les grands tuyaux du Principal 8' (qui commence au premier La) et ceux du Prestant 4' dans la tourelle polygonale et les deux tiers-points.  Dans les deux plates-faces inférieures est postée la suite du Principal.  Les deux-plates faces supérieures contiennent la suite du Prestant 4'.

Les 65 tuyaux de façade sont donc tous parlants.

 

Le décor du buffet est composé de moulures, de marqueterie en prunier, de claires-voies et joues de clavier sculptées aux motifs animaliers et entrelacs de feuilles.  Un sonneur de trompes et la tête du commanditaire complètent ces enluminures.  Le buffet est laissé dans sa teinte naturelle et est nourri à la cire d'abeille pour lui donner la douceur du miel.

 

 

 

 

 

 

 

 

LE SOMMIER :

 

La disposition en mitre des notes sur le sommier suit le plan de la façade.  Elle permet aux tuyaux de s'exprimer sans contrainte, favorise le rendement sonore, la fonction polyphonique et optimalise l'encombrement.

 

Le sommier, construit selon les règles en vigueur au XVII° siècle, est en chêne coupé sur quartier, les barrages sont en mélèze.  Le tout est recouvert de parchemin.  Les soupapes sont en chêne recouvert de peau et les boursettes sont faites de peau.  Les faux-sommiers sont en tilleul.  Les ressorts sont en fer sans boucle.  Tous les collages sont réalisés à chaud avec de la colle d'os ou de poisson.

 

 

 

 

 

LA MECANIQUE DES NOTES :

 

La transmission a été étudiée en fonction de la transportabilité de l'instrument.  J'ai conçu un système qui, au moyen d'un balancier, transmet un mouvement inverse qui pousse sur une soupape deux fois plus longue, axée et collée au centre.  Ce moyen permet de séparer deux parties sans devoir décrocher la mécanique.  La laie placée à l'arrière de l'instrument  offre l'avantage d'un vent moins agressif pour les jeux à l'avant du sommier (Principal et Prestant).

 

L'abrégé est en fer forgé aux deux bouts.  Les vergettes en sapin sont garnies de laiton.  Le clavier en chêne de courte dimension est plaqué d'os de boeuf bien blanchi, les feintes sont en prunier recouvert d'ébène.  Les frontons des touches sont sculptés dans la masse.

 

 

 

 

LA MECANIQUE DES REGISTRES :

 

Les pilotes en chêne sont garnis de sabres en fer forgé.  Ils transmettent le mouvement des tirants de registre (ornés d'un pommeau en prunier tourné) aux balanciers en fer.

 

 

 

 

LE VENT :

 

Le sommier est alimenté par deux soufflets cunéiformes réalisés à l'ancienne placés dans le soubassement.  Les tables sont en mélèze et les éclisses en tilleul.  Elles sont doublées de fort papier et l'étanchéité est assurée par de la peau d'agneau tannée artisanalement.  Le porte-vent est en mélèze et les postages sont en plomb soudés à double coudes.  Le vent à une pression de 65 mm à la colonne d'eau.  Les soufflets sont actionnés en permanence par un système électromécanique qui imite la main d'un souffleur d'autrefois.  Ce type d'alimentation "naturelle" offre une qualité de vent qui oblige l'organiste à maîtriser son toucher et permet véritablement de faire "respirer" la musique.

 

 

 

 

L'HARMONIE :

 

L'harmonie est avant tout une question de goût, de caractère et de personnalité (basée sur des choix). Aux Pays-Bas, dès le XVI° siècle, le quatuor de viole tente d'imiter instrumentalement le quatuor vocal.  On procède à des arrangements et transcriptions de compositions vocales spirituelles et profanes : chansons, motets, madrigaux pour tous les instruments et, notamment, pour l'orgue.  Ce modèle est omniprésent mais on voit naître des formes nouvelles basées sur les performances techniques des instruments (le ricercar, les fantaisies, les toccates, les variations...).  Ce caractère vocal et le timbre des violes ont fortement influencé mes choix pour la taille des Principaux et le souffle général à donner lors de l'harmonie.

 

 

 

 

Chacun des registres a sa fonction particulière et propre.  Le Principal 8' sonne d'une manière intense et riche à la façon de ces violes anciennes riches en harmoniques excitées par le grincement de l'archet sur le boyau.  Le Prestant 4' est très ample dans la basse et le ténor est très timbré et fin dans les dessus afin de favoriser la musique polyphonique.  La basse du Principal 4' a également le rôle important du continuum lorsqu'on joue une mélodie ornée sur le Nazard ou la Sexquialtera.  L'Octave 2' est claire et tranchante comme la Sexquialtera et la Mixtuur qui forment un plenum ample et riche.

 

La Flûte de 4', étroite, possède de longues et larges cheminées.  Elle est conçue pour être jouée seule ou dans divers mélanges.  Le Gedackt 8' est large mais très coloré.  Le Nazard 2' 2/3 fort large est à cheminée dans la basse et ouvert dans le dessus.

 

Un aspect important influence encore l'harmonie générale de l'instrument : les proportions et l'étroitesse du buffet dans sa partie supérieure ainsi que le soin apporté aux épaisseurs des panneaux contribuent au mélange des couleurs.  La façade (notamment les plates-faces supérieures) permet le dégagement du son.

 

Il est clair que l'acoustique merveilleuse de l'église Notre-Dame de la Chapelle joue un rôle prédominant sur le résultat sonore qui porte véritablement les harmoniques et aide le son à se développer.  Dans d'autres lieux, l'orgue donnera certainement d'autres teintes.

 

 

 

 

La tuyauterie est traitée avec franchise sans dent au biseau.  Ceci demande de la part de l'organiste un toucher sensible et adéquat près de la touche.  Certes, le musicien occupe une position ingrate : la situation de l'instrument dans l'église, la proximité des tuyaux de façade... exigent de lui une humilité dans la pratique de son art : en effet, c'est placé au delà des cinq mètres devant l'orgue et non au clavier, que les références pour l'équilibre général furent prises.

Le résultat de tant de soins donne un son ample qui, pour un petit orgue de huit jeux, remplit le vaisseau d'une façon étonnante.

 

 

 

 


 

En conclusion, je remercie Arnaud Van de Cauter qui m'a accordé sa confiance pour la réalisation de ce projet fou et m'a permis de m'exprimer en toute liberté.  Je remercie l'Abbé Mathieu Peters et Jean-Luc Blanpain pour m'avoir ouvert ce lieu magique qui magnifie la personnalité de mon instrument.

Travailler dans cette église Notre-Dame de la Chapelle, écrin de pure beauté, fut pour moi une source quotidienne d'inspiration.

J'aimerais dédier ce travail à mon grand-père Théophile Solbreux, ébéniste qui apprit son métier auprès d'un italien nommé Garigliani.  Je remercie tous ceux qui, de près ou de loin, ont collaboré à la réalisation de ce travail et, particulièrement, Françoise, David, Gauthier, Barthélemy, Benjamin, Giorgio, Doum...

Enfin, je forme le voeu que ce petit orgue contribue à mieux faire connaître le patrimoine considérable  à mettre ou remettre en valeur.  Qu'il soit vecteur de création et de recréation d'oeuvres méconnues.  Et qu'il suscite la construction d'orgues neufs.

 


 

 

INAUGURATION : le samedi 7 et dimanche 8 juin 1997

 

Concert : Harald Vogel (D)