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Barthélémy Formentelli ... |
Facteur
d'Orgues
Préambule en guise d’avertissement :
Ce portrait, peu conformiste, ne renforcera pas l’apologie biographique du sus-bien nommé reprise déjà dans beaucoup d’autres sites (dont celui de mon Ami Jean-Philippe Gélu de Mouzon, son imprésario français) mais esquissera quelques contours du personnage à travers mon parcours personnel. Durant les longues nuits à écouter l’inusable vinyle de Mary Prat-Molignier à l’orgue d’Albi, il allait d’emblée bouleverser mon oreille, mon goût, remettre profondément en cause mon approche de l’orgue et de ma vie …
J’essayais d’abord, durant cette écoute, de coller un visage sur celui qui avait bien pu réaliser un tel chef-d’œuvre ! Les maigres éléments rapportés par Christian Colard (qui n’est en rien physionomiste !) ne me faisaient guère avancer … Celui-ci s’étant senti pour le moins « oppressé par le caractère tyrannique, despotique et dominateur (sic) du Patron de Pedemonte »
Je feuilletai les pages de mon petit Larousse illustré sous les noms « Mussolini, Napoléon, Néron, Staline, Tito », … et ne pouvais me résoudre à croire qu’il était fait de ces moules-là ! Avait-il gardé l’accent fleuri et roucoulant de ces italiens venus travailler dans les mines belges après la guerre ?
Vite, une rencontre s’imposait et je pressais le « Christian » d’écrire à Vérone… Nous reçûmes une lettre accompagnée d’une invitation pour l’inauguration de l’orgue de Lanvellec en Bretagne. Nous fîmes nos bagages (avec, comme d’habitude, les galettes et le thermos de café, les pains sans oublier le cul de jambon - si jamais on tombait en panne… et les médailles miraculeuses - si on avait un accident...). Je démarrai ensuite la Volvo à injection de Monsieur Collaarrdd (comme on l’appelait à Vérone) et nous débarquons, quelques heures plus tard, dans la merveilleuse église bretonne où l’expert J.P. Decavèle tapotait sur un bourdon désarmant …
Puis l’Artiste Formentelli fit son entrée dans un grand imperméable du dernier cri. Christian bafouilla une espèce de « Bon-bour, Mar-té-mi-li » … (il ne changera donc jamais !) Et je m’avançai vers la bonne poignée de main qu’il m’offrait en guise de bienvenue. J’avais souvent rencontré des organistes orgueilleux et vaniteux qui vous allongent quelques bouts de doigts mous et dédaigneux… Ici, je rencontrais un homme authentique, un fier artisan à poigne !

Nous
passâmes
la
soirée
à
faire
connaissance
autour
d’interminables
bouteilles
de
cidre
qui
me
donnèrent
quelques
inoubliables
flatulences
...
Le
lendemain,
dès
7
heures
trente
précises
(j’insiste !),
je
tenais
le
clavier
pour
l’accord.
Ensuite
le
repas
et
après :
travail,
repas
et
on
remet
ça !
Enfin
arriva
le
concert
de
Gustav
Leonhard
que
nous
avons
suivi
…
derrière
l’orgue
à
rediscuter
de
tout
et
de
rien
(le
football
et
sa
coupe
du
monde,
les
propriétés
d'un
bon
coulage
du
métal,
les
périples
d’Arthur
Rimbaud
dans
les
Ardennes
…
j’en
passe
et
des
meilleures).
Son
accent
inattendu
de
« Titi
parisien »
à
la
Jacques
Tati
me
faisait
sourire
tandis
que
sa
personnalité
emphatique
ne
m'impressionnait
nullement
et
m’était
des
plus
respectueuses
et
cordiales.
Je revins en Belgique, transformé et émerveillé de tout ce que j’avais vu et entendu de Vrai !
Quelques mois après, je recevais un appel de Barthélémy qui me proposait de participer au montage « ou plus si affinités » du nouvel orgue de l’Institut Lemmens à Leuven (B). Sur place, l’accueil fut simple : « bon, grrmm, grrmm, (raclements caractéristiques de la gorge …) : que savez-vous donc faire ? » La réponse fut belgo-belge : « juste un peu de tout … » Heureusement car « y fallait tout refaire ! » Je découvris des horaires de fous, le travail acharné interrompu par les parties de foot avec les élèves de l'Instituuut où, étant toujours dans l'équipe adverse, je prenais un malin plaisir à lui faire des croche-pieds afin de le voir s'étaler sur le gazon ...
Après ce premier travail, il me proposa de l’accompagner à bord de ma vieille Ford Taunus pour la tournée d’accords de ses orgues historiques en France. Je découvris alors St Pons, Carcassonne, Beaune et enfin Albi en Live ! Ici, l’accès fut épique puisque nous sommes entrés de nuit dans ce majestueux vaisseau qu’est la cathédrale à la lueur de mon briquet. Il fallut trouver l’escalier renaissance, puis, enfin arrivés en Tribune, mon pouce cramoisi par la chaleur de la flamme, Barthélémy me dit : « Tenez-vous à la balustrade, ça fait de l’effet ! ». Il tira, dans l’immensité du noir, le Grand Plein Jeu et improvisa sur les claviers … j’en fus tout retourné, les tripes dans le gosier, j’étais estomaqué ! Il me demanda mes impressions ; je lui répondis, les larmes aux yeux, que j’allais tout quitter pour me consacrer au Métier … « Mais vous n’y pensez pas ! Ce métier est long et difficile et puis vous n’y connaissez rien !!!… ». Bref, un chapelet de ramages dévastateurs et castrateurs qui n’effleurèrent même pas ma détermination et mon obsession. Bien au contraire, plus il en rajoutait, plus je restais convaincu !
Je lui rétorquai, du haut de ma naïveté juvénile : « si vous y êtes arrivé, pourquoi pas moi ? … Qu’avez-vous donc de plus que moi ? … » La réponse fut : « … bon, va falloir travailler, allons-y ! » … Puis un grand silence !
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Rentré en Belgique, le diaphragme empli d’harmonies originales, je donnai ma démission à l’Académie St Grégoire de Tournai où j’avais, peu de temps avant, été nommé et m’installais à mon compte. Je commençais la restauration de l’orgue de Franière que je terminais par ces mots : « je dédie ce travail, avec ses joies et ses peines, à Monsieur Barthélémy Formentelli, facteur d’orgues à Vérone, qui m’a ouvert les yeux et à qui je dois de ne pas être sourd » …
Ensuite, je fus embauché (ou embouché, c’est selon) à Mouzon pour l’Harmonie. |
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Une expérience merveilleuse, un Trip (comme on dit aujourd’hui !). J’étais « dopé » avec lui dans l’équipe de jour et dans l’équipe de nuit, secondé par son fils Michel, avec qui j'écoutais vers les quatre heures du matin, pour revenir au bercail mais surtout pour changer d'air, des cassettes du groupe hard rock "Les Scorpions".
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Véritablement « accro » par tout ce que cet homme pouvait m’apprendre, je restais là trois mois faisant tous les métiers au garde à vous ! |
Lui empruntant ses outils la nuit, je me faisais corriger le jour … Quelle expérience, quelle école de vie loin des « secrets », « mystères » et « cachotteries » des métiers de Lutherie. L’homme m’expliquait tout ce que je voulais savoir, à moi de faire les preuves de ma compréhension et de mon acquis.
Depuis cette épopée, je reste en contact sympathique et régulier avec Barthélémy. Nous nous sommes revus, sur d’autres chantiers (à Ploujean …) ou lors d’autres inaugurations où son frère Maurice ramenait de son île d'Oléron un coffre empli de merveilleux fruits de mer pêchés la veille.
Nous nous revoyons fréquemment dans ses ateliers de Pedemonte et il prend un malin plaisir, à défaut de me faire déguster son vieux Porto, à décortiquer des figues fraîches de son verger pour ma petite Mathilde ...
Mais au fait, comment dois-je le « nommer », cet homme qui a fait ce que je vis aujourd’hui ?
Devrais-je l’appeler mon « Maître » ? Ce titre ayant perdu ses lettres de noblesse, oserais-je (pour rester belgo-belge) à l’instar du Capitaine Haddock s’adressant au « Grand Précieux » dans « Tintin au Tibet », l’appeler : « Grand Vizir" ou "Grand Trésor » ? (au sens littéral, bien entendu !). Le titre de "Maître" pouvant être néanmoins symbolique, voici une photo qui démontre que ce style « un peu ampoulé » colle encore à quelques vieilles manies ancrées dans son personnage.

A bien y réfléchir, la forme n’a que peu d’importance, l’essentiel : c’est le fond ! Il est bon d’insister surtout sur le profond respect que j’ai pour l’homme de goût, l’audace et la pertinence de son art.
Son
coup
d’œil
dans
le
dessin
et
la
réalisation
d’un
buffet
proportionné
à
l’ancienne
est
infaillible
(l’orgue
de
l’Institut
Lemmens,
Meymac
et
surtout
Saint-François-De-Sales
à
Genève,
…).
Ses
gestes
sûrs
et
francs
lors
de
l’harmonie
sont
inimitables
et
déconcertants.
Sa
conviction
décidée
et
fière,
lorsqu’il
reprend,
lime
et
courbe,
la
languette
d’une
trompette
ou
d’un
cromorne
qui
osait
lui
résister,
est
saisissante
…
L’homme a vécu et bien vécu, il a fait les quatre cents coups avec ses « vieux copains de Paris », lorsqu’il était apprenti (même s’il ne l’avoue que du bout des lèvres …) puis avec ses premiers ouvriers italiens qui lui ont appris à « baragouiner » la langue de Pétrarque lorsqu’il débarqua dans le Valpolicella.
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Depuis, l’atelier a évolué, le personnel s'est modifié … mais la tête pensante est toujours là à vociférer à gauche, à droite, tel un entraîneur de foot qui court aux quatre coins du terrain afin d’extirper le meilleur de son équipe. Le tout chapeauté avec grâce par son épouse Teresina.
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Un homme d’une vaste culture forgée par ses propres lectures et ses nombreux voyages où l'oeil est toujours aux aguets.
Un homme d’amitié avec qui j’ai le dialogue franc et sincère (sauf lorsque ses répliques sont apparemment interrompues par les lignes défectueuses des télécoms italiennes … « la commedia del arte » oblige).
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Il a la gentillesse d’accepter, pire d'inciter, sourires en coin, mes propos et mon humour gaillards et peu conformistes. |
L’homme est toujours présent sur les plus beaux marchés d’Italie bien sûr, mais aussi au Portugal et en France (dommage, se lamenteront encore certains…). Pour l’anecdote, nous avons déjà été mis «en concurrence » (orgueil personnel, Hi Hi …) lors d’un concours et où j’ai remporté le marché ! (Hi Hi Hi …) mais grâce néanmoins au poids de ses enseignements !
Loin des titres et des honneurs, sa récente nomination médiatisée au titre de « facteur du Pape » ne le laissa pas de marbre. Néanmoins, à son âge encore, il vise toujours plus loin et, d’après ce qu’on m’a rapporté, il paraît même que maintenant il fait ses génuflexions tournées vers la Mecque … (sait-on jamais, il y a des marchés à prendre !!!)

Son respect aussi face au matériel ancien, à ressusciter, en a émerveillé plus d’un (et donc exaspéré les autres …).
N’oublions pas que Barthélémy Formentelli a pris en bouche les plus beaux et les plus prestigieux tuyaux de France et d’Italie pour leur rendre leur voix originale. Il fut et reste souvent incompris, critiqué, blâmé voire injurié mais n’est-ce pas la meilleure revanche que d’arriver à ce que les premiers et virulents détracteurs lui rendent aujourd’hui un hommage sincère, reconnaissant qu’il avait raison et ce, il y a déjà plus de quarante ans … Les mentalités évoluent très lentement, les goûts aussi mais s’il en est bien un qui garde la tête haute, convaincu de son goût sans clientélisme et compromis : c’est bien lui, mon Mestre Monsieur Barthélémy Formentelli …

Post Scriptum :
Cher
Barthélémy,
Puisqu’il
te
reste,
comme
te
l’a
prédit
ta
bonne
étoile,
de
très
belles
et
longues
années
avant
d’être
déposé
au
Panthéon.
Pour
tes
nobles
causes,
méditons
la
devise
d’Alexandre
Dumas :
« Un
pour
tous,
tous
pour
un ! »
ou
si
tu
préfères
la
devise
de
mon
pays :
« L’union
fait
la
force »
…
Respectueusement
bien
à
toi,
Rudi